[…] C’est dire que jamais je n’aurais écrit sur ma vie, sur ma foi, sur mes doutes, si je ne m’étais pas retrouvé embarqué dans l’invraisemblable fiasco judiciaire d’Outreau. Le 14 novembre 2001, j’ai été interpellé chez moi, puis mis en examen et écroué pour « viols et agressions sexuelles aggravés sur mineurs de moins de 15 ans ». Bientôt, nous allions être dix-huit dans la même situation, femmes et hommes, innocents pour la plupart, mais tous suspectés par le juge d’instruction Fabrice Burgaud d’être membres d’un réseau international de prostitution de jeunes enfants. Ce soupçon m’a valu, comme aux autres, de faire de longs mois de prison – plus de neuf cents jours en ce qui me concerne –, avant que la cour d’assises de Paris ne réduise « l’affaire du siècle » au triste fait divers qu’elle aurait dû rester. C’était en novembre 2005, presque quatre ans jour pour jour après la vague d’arrestations conduite par M. Burgaud.
Longtemps manoeuvre sur des chantiers, j’ai été le témoin, pas toujours silencieux, des injustices commises contre des ouvriers. Je me sentais à ma place parmi eux, bien plus à ma place que lorsque j’étais vicaire en paroisse. Oserai-je écrire que j’ai vécu comme une grâce particulière le fait d’être parmi les victimes d’Outreau ? Pour moi, dès le début, cette histoire ahurissante n’était qu’une injustice de plus, et je me suis découvert secrètement satisfait qu’un prêtre soit dans le lot de ces personnes qui allaient être traînées dans la boue, à longueur de colonnes, durant des années. Dans le lot des « salopards », comme devait nous qualifier le maire d’Outreau. Cette satisfaction m’a sauté aux yeux le jour où un quotidien a titré : « Un prêtre-ouvrier accusé de pédophilie ». Bien sûr, je me suis senti immédiatement désolé pour les prêtres-ouvriers qui n’avaient pas besoin de ça, puis pour les Wiel, mes frères et soeurs, ma famille, puisque notre nom était largement cité. Mais ce titre a symbolisé pour moi une forme de reconnaissance. À travers moi, l’Église, ou plutôt le Seigneur, se retrouvait dans la tourmente, non pas du côté des prétendus justiciers, mais du côté des présumés coupables. Ce n’était pas une place indigne à mes yeux.
Ces trente et un mois de prison m’ont beaucoup appris, sur l’état de notre société, sur le pouvoir des institutions, sur l’impuissance d’un homme seul à se faire entendre. Je pense à la mort en prison de François Mourmand, qui répétait vainement qu’il était innocent. Aux larmes et aux cris de désespoir d’Odile Marécaux, que les gendarmes interrogeaient dans la pièce voisine de celle où j’étais moi-même soumis à leurs questions. Aux grèves de la faim et aux tentatives de suicide d’Alain Marécaux. À la profonde détresse des Legrand père et fils. À la colère et au désarroi de Franck et Sandrine Lavier, mes voisins de la Tour du Renard, qui avaient reconstruit une famille malgré les difficultés, et que l’institution judiciaire a balayés sans ménagement... Par égard pour les enfants, j’ai volontairement changé dans ce livre leurs prénoms. Pour moi, ces événements ont eu le mérite de me remettre en face des choix qui avaient spontanément guidé ma vie. De me contraindre à réfléchir tout en tâchant de ne pas perdre pied dans la tempête. Ce livre en forme d’autobiographie est le résultat de cette réflexion. J’ai refait tout le chemin depuis le début, de l’enfance au séminaire, de l’Action catholique ouvrière à la lente ghettoïsation de la Tour du Renard, ce qui m’a permis de comprendre au fil des pages comment avait pu naître l’effroyable malentendu d’Outreau, et comment je m’étais retrouvé pris dans les filets d’une institution judiciaire complètement ignorante de la réalité quotidienne des gens les plus pauvres, et dramatiquement claquemurée dans ses pompes et ses certitudes.
[…] Stéphane Wable est avec moi, déchaîné lui aussi.
Nous sommes introduits dans le bureau du juge et, là, je comprends tout de suite que c’est cuit : autour de la grande table qui occupe le milieu du bureau, Fabrice Burgaud a fait disposer un nombre impressionnant de chaises.
Bientôt le trio arrive, regards fuyants, suivi par une escouade de gendarmes, et le juge Burgaud entreprend aussitôt d’attribuer à chacun sa place. À ce moment, compte tenu que chaque détenu est flanqué d’au moins deux gendarmes et d’un avocat, nous sommes facilement vingt-cinq dans la pièce.
Alors Maître Wable, qui est assis à côté de moi, se lève et prend la parole, avant même que le juge ait fini.
— Monsieur le juge, je me permets d’insister pour que cette confrontation ne se déroule qu’entre Mme Delay- Badaoui et M. Wiel.
Je note que le juge poursuit sa mise en scène exactement comme s’il n’avait rien entendu, et je me lève à mon tour.
— Monsieur le juge, j’exige d’être confronté en tête à tête avec Myriam Delay, sinon, je vous le dis tout de suite, votre confrontation, vous ne la ferez pas.
Le juge ne se donne pas la peine de me répondre et, comme il vient de terminer la mise en place et va prendre la parole, j’entonne, debout, La Marseillaise. Pourquoi La Marseillaise ? Parce que j’ai le sentiment à ce moment-là de n’être plus en République, mais dans un régime de droit divin, une sorte de monarchie, où l’institution judiciaire aurait pris le pas sur la démocratie et le respect des droits élémentaires. La Marseillaise, à laquelle je n’avais pas pensé en venant, me semble soudain plus éloquente que tous les discours.
M’entendant chanter, Maître Wable sort aussitôt, comme il s’y était engagé. Alors, dans la confusion, je m’interromps une seconde pour lancer aux gendarmes :
— Pour La Marseillaise, vous pourriez au moins vous lever ! Et je reprends. Aucun ne se lève.
Il y a un moment de flottement, cependant, durant lequelle juge Burgaud doit vraisemblablement tenter de reprendre ses esprits, mais qui dure suffisamment tout de même pour me permettre d’aller au bout du refrain. Et soudain, le juge reprend les choses en mains.
— Faites-le asseoir ! ordonne-t-il aux gendarmes. Mes deux gardiens me sautent dessus. Le plus âgé assez mollement, comme si tout cela l’amusait plutôt, le plus jeune en m’étranglant furieusement, ce qui a au moins pour effet de me faire taire.
Mais, à peine assis, je me relève et ré-entonne La Marseillaise. Il se passe alors une scène inoubliable : Myriam, que je fixe du regard, s’effondre à genoux en pleurant, et fait le tour de la table à moitié à quatre pattes, me semble-t-il, pour aller se réfugier derrière le juge Burgaud, comme si elle craignait que je lui saute à la gorge. C’est en même temps ridicule et pathétique.
Le juge a-t-il conscience que toute la salle chancelle et qu’il est en train de perdre les commandes ? En tout cas, il renonce à me faire taire et commence donc, aux accents de La Marseillaise, à interroger son trio d’accusateurs. Je suppose que chacun répète brièvement son mensonge, je ne sais pas, je n’écoute pas, trop occupé à chanter. Tout cela ne dure pas bien longtemps et, quand je comprends que c’est terminé, que déjà on se lève à l’autre bout de la table, je me tais et m’assois. Je crois me souvenir que le juge me demande alors si je me prétends toujours innocent, et que je lui rétorque quelque chose comme : « Ça va sous le sens. »
— Eh bien, vous voyez, me dit-il, toujours sans me regarder, je l’ai tout de même faite, cette confrontation ! Et apparemment satisfait de lui : — Tenez, signez là ! — Il n’en est pas question. — Bon, ça n’a pas d’importance, le greffier est assermenté, il le fera à votre place. Alors, avant de lui rendre le compte rendu de cette prétendue confrontation, j’écris à la place de ma signature : « Dominique Wiel ne signe pas. » Et je me lève pour sortir.
[…] Lettre aux aînés de Myriam et Thierry
Jean et Luc,
Je me suis inquiété ces derniers jours de votre mère auprès de son avocat. Elle désire toujours avoir votre visite, malheureusement cela dépend d’un juge qui ne s’est toujours pas prononcé. La décision serait renvoyée au mois d’octobre. Voilà la véritable raison pour laquelle vous ne pouvez pas revoir votre mère. Quant à Thierry, je n’ai pas de nouvelles, ne sachant pas s’il est en lien ou non avec un avocat.
Maintenant que les clameurs se sont tues, je veux vous écrire, car si les adultes vous ont soustraits à notre regard, nous qui avions tellement désiré vous voir en 2001, nous continuons de désirer vous parler. Vous ne devez pas penser que plus personne ne se préoccupe de vous. Vous continuez d’être présents à la pensée d’au moins un d’entre nous. D’ailleurs, même s’ils ne vous écrivent pas, je suis certain que tous les acquittés pensent à vous. Car pour nous, vous resterez toujours liés aux événements que nous avons subis. Oui, vous continuez d’être présents, non les enfants de 2001, mais les enfants de 2006.
J’ai attendu quelques mois, que les adultes aient décidé de votre avenir, pour prendre la plume. Ces adultes qui ne craignent pas de faire grimacer l’histoire en vous expédiant en Belgique, ce pays qui a hypnotisé même les gens de robe... Aujourd’hui est venu le temps de renouer les fils, pour vous, comme pour nous, maintenant que « la justice est passée », comme ils disent.
Je voudrais vous parler au nom des acquittés. Si vous nous avez à peine vus au cours des audiences, durant ces jours pénibles, sachez que nous, nous vous avons beaucoup regardés. Nous avons assisté, impuissants, au manège des adultes autour de vous. Durant les assises de Saint-Omer, nous avons compris ce que signifiaient ces « paroles » que l’on vous arrachait de la bouche. Ton regard à moitié perdu, Jean, qui nous désignait, nous accusait, tout en craignant d’oublier nos noms, ton regard qui cherchait à reconnaître les visages « vus à la télé », qui cherchait à se souvenir des noms que Luc avait donnés, mais que tu ignorais.
Cette lettre, c’est d’abord pour que vous sachiez, l’un et l’autre, que je n’ai jamais cru un mot de vos « salades », que je n’ai jamais cru à vos récits de viols, et même jamais cru à la culpabilité de vos parents.
Dites-moi si je me trompe, et en quoi je me trompe : je pense que vous étiez tellement bien chez les aides maternelles, vos « tatas », que, lorsque vous avez appris que Thierry avait désigné un avocat pour tenter de vous récupérer, vous avez décidé de dire qu’il vous violait. Ainsi, vous aviez toutes les chances de ne jamais revenir à la maison. Ce qui n’était pas prévu, c’est le roman que tu inventerais, Luc, roman qui conduirait tant d’innocents en prison. Lorsque tu as découvert les bobards de ton frère cadet, Jean, tu n’as pas osé revenir en arrière, et tu as laissé faire les adultes qui ne demandaient qu’à vous croire. Tout cela ne serait sans doute pas arrivé si nous avions pu vous rencontrer en tête à tête, durant l’instruction, dans le bureau du juge Burgaud.
Jean, combien j’aurais aimé que tu dises enfin la vérité aux assises de Paris ! Tu étais à deux doigts de le faire, j’en suis persuadé. Je te revois, baissant les yeux, ton doigt suivant machinalement une ligne sur le bois de la barre. Je te retrouvais encore plus troublé qu’à Saint-Omer, mais plus buté, et tu as refusé l’ouverture que la présidente te proposait.
Maintenant, écoutez bien, tous les deux. Ce qui n’a pas été possible aux assises de Paris l’est toujours, pour moi, car je ne vous en veux pas profondément. Bien sûr, j’aurais préféré que ces événements n’arrivent pas, mais maintenant je ne voudrais pas qu’ils vous détruisent. Sachez que dès le début de mon incarcération, je pensais : « Il ne faut pas que les enfants entrent dans la vie avec un mensonge sur la conscience. » Je n’ai pas changé d’avis. Je reste désireux de vous entendre, ou de vous lire. Vous ne pouvez pas rester dans l’état où les adultes vous ont enfermés, ils vous ont enlevés à nos yeux, sans vous laisser la possibilité de nous dire votre vérité. Or seule la vérité délivre.
Le seul moyen de retrouver la joie, c’est de faire la vérité avec nous, et avec vos parents. Les adultes n’ont pas su vous aider jusqu’ici à revenir sur vos mensonges, mais il n’est pas trop tard, il ne sera jamais trop tard. En ce qui me concerne, je vous attendrai toujours. C’est vous qui choisirez le moment de nous parler, ou de nous écrire. En espérant ce moment, portez-vous bien.
Dominique. Outreau. Septembre 2006.